Il fonda au cœur des Ardennes la communauté qui allait devenir l’une des plus célèbres abbayes de Belgique. Puis un autre saint lui prit presque jusqu’au nom du lieu.
Résumé en latin ecclésiastique
Sanctus Beregisius, presbyter et vir ecclesiasticus saeculi octavi, apud Pipinum Heristallium ministerium exercuit atque in silvis Arduennensibus communitatem religiosam apud Andagium instituit. Locus postea, reliquiis sancti Huberti translatis, nomen eius accepit, atque memoria primi fundatoris paulatim obscurata est. Ecclesia tamen Beregisium die secundo Octobris veneratur, testem humilem operis cuius fructus conditorem ipsum superaverunt.
Saint du jour
Le 2 octobre, l’Église célèbre avant tout la mémoire des Saints Anges gardiens. Mais les anciens calendriers et le Martyrologe conservent également la mémoire d’un personnage beaucoup moins connu : saint Bérégise, ou Bergis, lié aux origines de l’actuelle Saint-Hubert, dans les Ardennes belges. Nominis le donne comme célébré localement le 2 octobre et le Martyrologe rappelle qu’il fonda à Andain une communauté de clercs réguliers.
Dicton inventé
À la Saint-Bérégise, le vent se brise ; sous l’Ardenne grise, la prière s’attise.
Un saint caché derrière un autre saint
Il existe des saints dont le nom survit partout alors que leur vie est presque oubliée. Bérégise connaît un destin encore plus singulier : même le lieu qu’il contribua à faire naître a fini par porter le nom d’un autre.
Vers la fin du VIIe ou le début du VIIIe siècle, Bérégise apparaît dans l’entourage de Pépin de Herstal, maire du palais d’Austrasie et arrière-grand-père de Charlemagne. Formé à Saint-Trond et devenu prêtre, il aurait servi à la cour de Pépin avant d’être envoyé dans les Ardennes pour y organiser une communauté religieuse. Les sources historiques restent prudentes sur la chronologie précise, mais sa présence à Andage et son rôle de fondateur sont bien enracinés dans la tradition ancienne du lieu.
Andage était alors un site isolé, entouré de forêt. Nous sommes loin de l’image d’une grande abbaye disposant de bâtiments monumentaux, de bibliothèques et de terres considérables. Bérégise commence avec une petite communauté de clercs, dans un espace qui doit encore être défriché et organisé.
Il demeure à sa tête pendant plusieurs années et est encore attesté après 725. Sa date exacte de mort reste inconnue, même si sa mémoire liturgique s’est fixée au 2 octobre.
Était-il réellement abbé ?
Voilà justement le genre de détail qu’Ad Gloriam Ignotorum aime regarder de près.
Nous parlons volontiers de « saint Bérégise, abbé ». Pourtant, les travaux historiques consacrés au monastère remarquent qu’aucun texte ancien ne lui donne explicitement ce titre. La tradition postérieure l’a naturellement considéré comme le premier abbé d’Andage, puisqu’il dirigeait la communauté, mais la Vita le présente plutôt comme son pater, son père spirituel.
La différence paraît minuscule. Elle rappelle pourtant que les institutions monastiques du haut Moyen Âge n’avaient pas toujours les formes parfaitement fixées que nous leur attribuons rétrospectivement.
Bérégise dirigeait une communauté religieuse. Cela est beaucoup plus certain que le titre précis inscrit sur sa carte de visite, qu’il n’avait d’ailleurs probablement pas.
Le parchemin tombé du ciel
Comme souvent avec les saints mérovingiens, l’histoire finit rapidement par rencontrer la légende.
Une Vie de saint Bérégise rédigée environ deux siècles après lui raconte que Plectrude, épouse de Pépin de Herstal, traversait la forêt ardennaise lorsqu’un violent coup de vent se leva. Un parchemin cousu de fil d’or serait alors tombé mystérieusement devant elle.
Pépin aurait montré l’étrange document à Bérégise. Celui-ci y aurait reconnu un message céleste indiquant l’endroit où Dieu désirait voir s’établir une communauté destinée à conduire de nombreuses âmes vers le ciel.
C’est une excellente histoire.
C’est aussi une histoire tardive.
La Vita Beregisi dont dépend ce récit fut composée vers le Xe siècle, près de deux cents ans après la vie du saint. Le merveilleux y occupe donc une place importante et doit être distingué des données historiques plus solides.
On peut conserver la légende sans être obligé de transformer le parchemin volant en procès-verbal administratif de la fondation.
Puis arriva saint Hubert
La meilleure ironie de l’histoire vient après la mort de Bérégise.
Au début du IXe siècle, la communauté d’Andage fut réorganisée et remplacée par des bénédictins. En 825, les reliques de saint Hubert, évêque de Liège, furent transférées au monastère.
Le culte de Hubert connut un succès considérable. L’évêque devint l’un des saints les plus populaires des régions ardennaises, puis le patron traditionnel des chasseurs. Peu à peu, le nom d’Andage s’effaça devant celui de Saint-Hubert.
Et Bérégise ?
Il resta sur place dans l’histoire, mais pratiquement invisible dans la mémoire populaire.
Le fondateur avait construit la maison.
Un autre saint mit son nom sur la porte.
C’est difficile de faire plus Ad Gloriam Ignotorum.
Le saint que son œuvre a dépassé
Il serait facile d’y voir une injustice. Mais il existe une autre manière de lire l’histoire de Bérégise.
Le succès véritable d’un fondateur n’est peut-être pas que tout continue à porter son nom.
C’est que quelque chose continue après lui.
La petite communauté établie dans les forêts ardennaises devint un centre religieux majeur. Des générations de religieux y prièrent. Une ville grandit autour de l’abbaye. Le nom changea, les institutions changèrent, les moines remplacèrent les premiers clercs, et la renommée de saint Hubert finit par recouvrir presque entièrement celle de Bérégise.
Pourtant, au commencement, il y avait bien cet homme.
Certains bâtissent des monuments.
D’autres deviennent les fondations que personne ne voit plus.
Bérégise appartient à cette seconde catégorie.
Note culturelle
L’actuelle ville belge de Saint-Hubert, dans la province de Luxembourg, portait autrefois le nom d’Andage ou Andain. L’ancienne abbaye est devenue indissociable du culte de saint Hubert, au point que la figure de son premier fondateur est aujourd’hui beaucoup moins connue que celle du saint dont les reliques y furent transférées.
Un article historique consacré précisément à Bérégise le qualifie d’ailleurs de « fondateur de Saint-Hubert » et souligne que sa mémoire fut presque totalement éclipsée par celle du patron des chasseurs.
Prière
Saint Bérégise,
toi qui bâtis sans chercher à conserver ton nom,
apprends-nous à travailler pour ce qui nous dépasse.
Quand notre œuvre devient invisible,
garde-nous disponibles.
Quand d’autres récoltent ce que nous avons semé,
garde-nous dans la paix.
Et lorsque le monde oublie les commencements,
rappelle-nous que Dieu, lui, n’oublie aucune pierre posée pour son Royaume.
Amen.
Sources
Nominis, Saint Bérégise : notice fondée sur le Martyrologe romain et rappel de sa mémoire au 2 octobre. Consulter la notice Nominis
Connaître la Wallonie, « Bérégise » : notice historique sur sa formation, ses rapports avec Pépin de Herstal et la fondation d’Andage. Lire la notice de Connaître la Wallonie
Monasticon belge, Province de Luxembourg : étude historique précisant notamment les incertitudes sur son titre d’abbé et la chronologie de sa mort.
Bérégise : un prénom que les siècles ont presque effacé
Le destin du prénom Bérégise ressemble étrangement à celui du saint lui-même. Il a existé, il a laissé une trace, mais il n’est jamais devenu un grand prénom chrétien comparable à Martin, Rémi, Benoît ou Hubert. Les sources anciennes connaissent également la forme Bergis, tandis que les textes latins emploient Beregisius. Son culte demeura principalement attaché à Andage et aux Ardennes, ce qui explique sans doute qu’il n’ait jamais bénéficié d’une diffusion très large. Même dans la région qu’il contribua à christianiser, le prestige ultérieur de saint Hubert finit par éclipser celui du fondateur.
Au Moyen Âge, Bérégise survécut donc davantage comme nom de saint que comme prénom véritablement populaire. La Vita Beregisi, composée plusieurs générations après sa mort, conserva sa mémoire, tandis que l’abbaye continuait à célébrer sa fête le 2 octobre. Mais lorsque les reliques de saint Hubert furent transférées à Andage en 825, le nouveau patron acquit une notoriété sans commune mesure avec celle de Bérégise. Le lieu lui-même prit progressivement le nom de Saint-Hubert : le prénom du fondateur ne disposait même plus d’un grand sanctuaire portant son nom pour entretenir sa diffusion.
À l’époque moderne, puis aux XIXe et XXe siècles, Bérégise devient un prénom véritablement insolite. Il subsiste dans les dictionnaires hagiographiques et les listes de saints, mais n’entre jamais dans le répertoire courant des prénoms français. Aujourd’hui encore, Nominis mentionne Bérégise ou Bergis comme prénom lié au saint du 2 octobre, mais il reste si exceptionnel qu’on le rencontre infiniment plus souvent dans les notices consacrées au fondateur de Saint-Hubert que porté par une personne contemporaine.
C’est finalement très cohérent : Hubert est devenu un prénom classique, Bérégise est resté caché derrière lui, exactement comme leurs deux mémoires dans l’histoire de l’abbaye.
Et si vous appeliez votre fils Bérégise ?
Disons-le franchement : avec Bérégise, le risque d’avoir trois enfants qui se retournent lorsque vous appelez votre fils à la sortie de l’école est extrêmement faible.
Le prénom possède pourtant quelques arguments. Il est ancien sans être inventé, chrétien sans être banal et directement lié au haut Moyen Âge franc. Il évoque les forêts ardennaises, les premières fondations monastiques et cette Austrasie de Pépin de Herstal dont bien peu de prénoms sont encore portés aujourd’hui. Sa fête tombe commodément le 2 octobre. Et pour qui aime les prénoms véritablement oubliés, il devient difficile de faire beaucoup mieux.
La difficulté est évidemment sonore. Bérégise surprend une oreille française moderne et pourra facilement être confondu avec Bérénice, Bérenger ou quelque création contemporaine. Il faudra probablement expliquer régulièrement : « Oui, Bérégise. Comme le saint qui fonda Andage, avant que cela ne devienne Saint-Hubert. » Ce qui, convenons-en, constitue déjà une assez bonne manière d’engager la conversation.
Quant à Bergis, variante également attestée, elle est plus courte et peut sembler plus facile à porter, mais elle perd une partie de l’étrangeté mérovingienne du prénom complet. Bérégise reste donc le choix des parents qui ne veulent vraiment pas entendre : « Ah oui, il y en a déjà deux dans sa classe. »
Probabilité de rencontrer un autre Bérégise dans la cour de récréation : remarquablement proche de zéro.
Pour aller plus loin
Dans le réseau du blog, on peut poursuivre avec Jean Cassien, le moine qui cartographia les pensées humaines, autre fondateur dont l’œuvre monastique finit par dépasser largement sa propre personne. Lire l’article sur Cogito ergo credo
On peut aussi retrouver Saint Pélage de Constance, le martyr au prénom que l’hérésie a presque confisqué, autre exemple d’un saint ancien dont la mémoire a surtout survécu grâce à un lieu. Lire l’article sur Ad Gloriam Ignotorum
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