Magistrat sicilien, catholique discret et incorruptible, Rosario Livatino fit de trois lettres sa règle de vie : « S.T.D. », Sub tutela Dei
Bienheureux Rosario Angelo Livatino
1952-1990
Assassiné le 21 septembre 1990 près d’Agrigente
Mémoire liturgique : 29 octobre
📜 Résumé latin
Beatus Rosarius Angelus Livatino, magistratus Siculus, iustitiae et fidei testis fuit. Canicattii anno MCMLII natus, contra corruptionem atque societates mafiosas strenue laboravit. In annotationibus suis saepe litteras « S.T.D. », id est « Sub tutela Dei », scribebat, munus suum divino iudicio commendans. Die XXI Septembris MCMXC a sicariis consociationis criminalis Stidda occisus est. Sanctus Ioannes Paulus II eum « martyrem iustitiae atque, indirecte, fidei » appellavit. Ecclesia martyrium eius in odium fidei anno MMXX agnovit, atque Agrigenti die IX Maii MMXXI inter beatos relatus est.
🌞 Dicton inventé
« À Rosario, quand l’ombre fait la loi, garde le droit devant soi. »
Dicton inventé dans l’esprit des anciens calendriers populaires.
📖 Évangile proposé
« Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. »
(Jean 15, 13)
Rosario Livatino ne rechercha jamais le martyre. Il ne construisit pas non plus son existence autour d’une image héroïque de lui-même. Il fit son métier avec rigueur et considéra la justice comme un service qui engageait sa conscience devant les hommes, mais aussi devant Dieu.
Un magistrat sicilien très discret
Rosario Angelo Livatino naît le 3 octobre 1952 à Canicattì, dans la province d’Agrigente, en Sicile. Fils unique, il grandit dans une famille catholique et entreprend des études de droit à l’université de Palerme.
Il entre dans la magistrature à la fin des années 1970. De 1979 à 1989, il travaille comme substitut du procureur auprès du tribunal d’Agrigente. Il devient ensuite juge.
La Sicile qu’il connaît est alors profondément marquée par la criminalité organisée. À côté de Cosa Nostra, la région d’Agrigente voit se développer la Stidda, organisation mafieuse particulièrement violente.
Livatino enquête sur des affaires de corruption, de trafic, d’assassinats et surtout sur les circuits économiques permettant aux organisations criminelles de conserver leur puissance. Il s’intéresse notamment aux patrimoines mafieux, domaine devenu essentiel dans la lutte contre le crime organisé.
Pourtant, il ne recherche aucune célébrité.
Sa vie publique contraste même avec l’image spectaculaire du juge antimafia que le cinéma produira plus tard. Rosario est réservé, méthodique, peu bavard et profondément attaché à l’indépendance du magistrat.
« Sub tutela Dei »
Après sa mort, trois lettres inscrites dans ses notes attirent particulièrement l’attention :
S.T.D.
Elles signifient :
Sub tutela Dei,
« sous la protection de Dieu ».
La formule résume presque toute sa conception du métier.
Livatino ne pense pas que la foi donne au juge une supériorité particulière. Au contraire, elle lui rappelle qu’il n’est pas lui-même le juge suprême. L’homme auquel l’État confie le pouvoir de décider du sort d’un autre doit rester conscient de ses propres limites.
Le pape François rappellera cette conception en 2019 en évoquant les réflexions laissées par le magistrat.
Chez Rosario, la foi ne sert donc pas à sacraliser le pouvoir judiciaire.
Elle oblige celui qui exerce ce pouvoir à rester humble.
Juger sans haïr
Cette attitude prend une dimension particulière lorsqu’on sait quels hommes Livatino devait juger.
Il travaille sur des dossiers concernant des mafieux capables d’intimidation, de corruption et de meurtre.
Pourtant, il refuse de réduire le criminel à son crime.
La justice doit sanctionner.
Mais elle ne doit pas devenir vengeance.
Cette distinction traverse les réflexions de Livatino sur la fonction judiciaire. Juger signifie décider, parfois lourdement, mais le magistrat doit toujours se souvenir qu’il juge une personne humaine.
C’est ce qui rend son témoignage particulièrement singulier.
Son combat contre la mafia ne repose pas sur la haine des mafieux.
Il repose sur le refus de leur abandonner la société.
La Stidda
À la fin des années 1980, la Stidda devient particulièrement active dans certaines parties de la Sicile méridionale.
L’organisation se heurte aussi à Cosa Nostra et multiplie les assassinats.
Dans ce contexte, un magistrat incorruptible représente une menace.
Il ne suffit pas aux organisations criminelles de pouvoir acheter des hommes. Il leur faut aussi neutraliser ceux qu’elles ne peuvent pas acheter.
Rosario appartient manifestement à cette seconde catégorie.
Son catholicisme est connu. Certains mafieux tournent même en dérision sa pratique religieuse et son intégrité.
Cet élément deviendra important lorsque l’Église examinera les circonstances de sa mort : sa foi n’était pas simplement une dévotion privée sans rapport avec son travail. Elle nourrissait directement sa conception de la justice et son refus du compromis avec le système mafieux.
Le matin du 21 septembre 1990
Le 21 septembre 1990, Rosario Livatino quitte Canicattì pour rejoindre le tribunal d’Agrigente.
Il voyage seul.
Sur la route nationale 640, un commando de tueurs appartenant à la Stidda le prend en chasse.
Sa voiture est contrainte de s’arrêter.
Rosario quitte alors son véhicule et tente de fuir à travers les terrains voisins. Les assassins le poursuivent à pied.
Ils le rattrapent.
Il est abattu.
Il allait avoir trente-huit ans quelques jours plus tard.
Le meurtre possède heureusement un témoin, Pietro Nava, qui se trouve accidentellement dans les environs. Son témoignage contribuera de manière décisive à l’identification et à la condamnation des assassins.
« Qu’est-ce que je vous ai fait ? »
Une tradition pieuse a parfois représenté Livatino mourant en priant explicitement pour ses assassins.
Ce n’est pas ce que les témoignages permettent d’affirmer.
Les dernières paroles qui lui sont attribuées sont beaucoup plus simples :
« Picciotti, che cosa vi ho fatto ? »
« Les gars, qu’est-ce que je vous ai fait ? »
La phrase est bouleversante précisément parce qu’elle n’a rien d’une formule préparée pour entrer dans une Vie de saint.
Rosario ne prononce pas une maxime.
Il pose une question.
Qu’avait-il fait à ces hommes ?
Il avait exercé son métier.
Il avait appliqué la loi.
Il avait refusé de se laisser acheter.
Cela suffisait.
« Martyr de la justice et, indirectement, de la foi »
En mai 1993, Jean-Paul II se rend en Sicile.
Lors de son voyage à Agrigente, il rencontre les parents de Rosario Livatino. Quelques jours plus tard, il prononce son célèbre appel aux mafieux à se convertir.
Le pape qualifiera Livatino de « martyr de la justice et, indirectement, de la foi ».
La formule est importante.
Rosario n’a pas été assassiné parce qu’il prêchait dans une église.
Il a été tué parce que sa conception de la justice, nourrie par sa foi, le rendait incompatible avec le système mafieux.
Pendant longtemps, la distinction entre « martyr de la justice » et martyr religieux alimentera donc la réflexion autour de sa cause.
Un martyre reconnu par l’Église
Le processus canonique aboutit le 21 décembre 2020, lorsque le pape François autorise la reconnaissance du martyre de Rosario Livatino in odium fidei, « en haine de la foi ».
Cette reconnaissance ouvre directement la voie à la béatification.
Le 9 mai 2021, Rosario Livatino est proclamé bienheureux dans la cathédrale d’Agrigente au cours d’une célébration présidée par le cardinal Marcello Semeraro.
Sa chemise ensanglantée, portée le jour de son assassinat, est présentée comme relique.
Le magistrat discret de Canicattì entre officiellement dans le calendrier des bienheureux.
Pourquoi est-il fêté le 29 octobre ?
Rosario est mort le 21 septembre, mais l’Église ne fixe pas sa mémoire liturgique à cette date.
Elle choisit le 29 octobre.
Cette date correspond à l’anniversaire de sa confirmation.
Le choix est particulièrement beau pour un homme dont toute l’existence adulte semble avoir consisté à confirmer, par son travail quotidien, une foi qu’il ne proclamait jamais bruyamment.
Le 21 septembre reste néanmoins naturellement associé à Livatino puisque c’est l’anniversaire de son assassinat.
🌹 Rosario : un prénom de roses et de prière
Le prénom Rosario est étroitement lié au rosaire.
L’italien rosario vient du latin rosarium, qui désigne à l’origine une roseraie ou une couronne de roses. Dans la tradition chrétienne, l’image devient celle d’une couronne spirituelle offerte à la Vierge par la récitation du rosaire.
Le prénom s’est particulièrement développé dans les régions catholiques méditerranéennes et notamment en Sicile.
Un détail peut surprendre les francophones : Rosario est ici un prénom masculin.
Sa terminaison peut sembler féminine en français, mais l’usage italien ne laisse aucune ambiguïté.
Il existe donc quelque chose de profondément sicilien dans ce prénom : une dévotion mariale populaire devenue prénom d’homme.
👶 Et si vous appelez votre fils Rosario ?
Rosario n’appartient pas exactement à la même catégorie que Quadratus ou Gérulphe.
Il n’a pas disparu.
Il reste utilisé en Italie.
Mais en France, il demeure suffisamment rare pour conserver une forte personnalité.
Il possède en outre une histoire religieuse particulièrement riche : la Vierge du Rosaire, plusieurs saints et bienheureux, et désormais un magistrat contemporain assassiné pour avoir voulu exercer son métier sans compromettre sa conscience.
Rosario pourrait donc être l’un de ces prénoms qu’Ad Gloriam Ignotorum n’a pas besoin de ressusciter complètement.
Il suffirait peut-être de lui faire retraverser les Alpes.
🎬 Le « juge gamin »
En 1994, l’histoire de Livatino est portée au cinéma dans Il giudice ragazzino, littéralement « le juge gamin », réalisé par Alessandro Di Robilant avec Giulio Scarpati dans le rôle principal.
Le film reprend le titre d’un livre de Nando dalla Chiesa.
L’expression pourrait sembler condescendante. Elle contribua pourtant à installer durablement Rosario dans la mémoire collective italienne : celle d’un magistrat encore jeune face à un système criminel immense.
Livatino avait moins de quarante ans lorsqu’il fut assassiné.
Mais son âge ne diminua ni son autorité ni sa détermination.
La mafia disposait de tueurs, d’argent et de réseaux.
Rosario avait des dossiers.
Et une conscience.
🏛️ Note culturelle : quand la mafia emprunte le langage de la religion
Les mafias siciliennes ont longtemps entretenu une relation ambiguë avec les symboles religieux.
Processions, statues de saints, images pieuses, serments et vocabulaire chrétien ont parfois été intégrés à leur propre culture.
Cette religiosité apparente peut produire une illusion.
Rosario Livatino en révèle la contradiction.
La logique mafieuse repose sur la domination, la peur, le silence et la soumission à un pouvoir humain.
La foi de Rosario lui rappelle exactement le contraire : aucun homme ne possède une autorité absolue sur un autre.
Le mafieux exige que l’on vive sous sa protection.
Rosario écrivait :
Sub tutela Dei.
Sous la protection de Dieu.
Trois lettres suffisent presque à résumer l’affrontement.
🙏 Prière
Bienheureux Rosario,
toi qui as servi la justice sans te croire supérieur à ceux que tu jugeais, apprends-nous la force tranquille des consciences droites.
Toi qui plaçais ton travail Sub tutela Dei, aide-nous à ne jamais séparer notre foi de nos responsabilités quotidiennes.
Protège ceux qui rendent la justice, ceux qui enquêtent sur le crime et la corruption, ceux qui refusent les compromis faciles et tous ceux qui doivent choisir entre leur conscience et leur sécurité.
Que la peur ne devienne jamais notre maître et que la justice demeure toujours un service de la vérité et de la personne humaine.
Amen.
📚 Pour aller plus loin
🌿 Sainte Euphémie de Chalcédoine : la martyre à la bonne renommée
De la justice sicilienne du XXᵉ siècle aux tribunaux de l’Empire romain, les circonstances sont évidemment très différentes. Mais Euphémie et Rosario posent la même question fondamentale : que reste-t-il lorsque préserver sa sécurité exige de renoncer à sa conscience ?
Saint Gorgon : le martyr romain fidèle jusqu’au bout
Gorgon appartient lui aussi au monde du service de l’État. Sa tradition en fait un officier de la cour impériale devenu martyr. Une autre manière d’interroger le conflit entre l’obéissance à une institution et les exigences de la conscience.
🌿 Saint Crescent : l’enfant martyr de la Via Salaria
Un témoignage venu de l’Antiquité chrétienne, presque à l’opposé du parcours professionnel de Livatino, mais qui rappelle combien le martyre peut prendre des visages très différents selon les siècles.
🌊 Saint Océan de Nicomédie : le martyr au nom plus vaste que l’horizon
Encore un nom presque disparu et un témoin dont la tradition a surtout conservé la fidélité dans l’épreuve. D’Océan à Rosario, le calendrier chrétien relie parfois des existences que tout semblait séparer.
📚 Sources
Pour sa biographie, sa carrière judiciaire et le contexte sicilien de son activité.
Pape François : discours au Centre d’études Rosario Livatino, 29 novembre 2019
Pour Sub tutela Dei, la conception livatinienne du métier de magistrat et la qualification donnée par Jean-Paul II.
Saint-Siège : reconnaissance du martyre, décembre 2020
Le décret reconnaît officiellement le martyre de Rosario Livatino in odium fidei.
Vatican News : la béatification de Rosario Livatino
Pour la béatification du 9 mai 2021, le contexte de sa mort et la mémoire liturgique du bienheureux.
💬 Et vous ?
Peut-on exercer une fonction d’autorité sans finir par se croire supérieur à ceux sur lesquels elle s’exerce ?
Rosario Livatino avait trouvé une réponse en trois lettres :
S.T.D.
Sub tutela Dei.
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Ad Gloriam Ignotorum fait revivre les saints, bienheureux, martyrs et prénoms que le calendrier laisse parfois dans l’ombre.
Aujourd’hui : Rosario, un prénom de rosaire porté par un magistrat qui voulut rendre la justice sans jamais se prendre pour Dieu.
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